Si l’homme rond commence (un peu) à être représenté et à s’affirmer en tant que tel, ils sont en revanche encore assez peu nombreux dans le paysage artistique. Au mois de mai, nous vous avions présenté Jean-Pierre Mottin, homme rond gagnant du Mondial du tatouage. Ce mois-ci, c’est un nouvel homme rond, le photographe et peintre Luke Darko, qui a accepté de se prêter au jeu de questions-réponses et de nous parler de son univers…

luke darko homme rond

Luke Darko bonjour, et un grand merci d’avoir accepté notre invitation. Pour ceux qui ne te connaissent pas encore, peux- tu te présenter en quelques mots et nous parler de ton univers artistique ?

On commence donc par la question la plus difficile ! Je suis un photographe de 38 ans et je vis à Paris. Au quotidien, je photographie des choses qui me touchent, qui créent chez moi une émotion. De même, je photographie des moments de mon passé, que j’exorcise par la photographie. Et, je trouve que l’image parle plus que la verbalisation.

Quelles sont au quotidien tes sources d’inspirations ? Comment as-tu à tes débuts développé cette sensibilité artistique ?

Quand j’étais enfant, je peignais déjà. J’ai aussi fait de la sculpture. Ça a toujours été là. Mais, c’est comme vouloir réaliser un film quand on n’a que l’inspiration et quelques idées couchées sur le papier. Il manque une structure, la technique. Avec le temps, mes envies se sont ordonnées et ma créativité a trouvé ses inspirations dans le travail de David Lachapelle ou Erwin Olaf, pour pouvoir évoluer et se personnaliser. Oui, c’est surtout depuis que je travaille dans le milieu de la mode, que j’ai vraiment acquis la technicité dont j’avais besoin pour pouvoir réaliser ces quelques idées couchées sur le papier.

Sur ton site internet, tu dis t’être lancé dans ces projets photographiques afin d’aller « au-delà des standards et des stéréotypes ». Peux-tu nous en dire un peu plus?

Oui bien sûr. C’est très simple. La majeure partie des artistes gays travaillent directement autour de l’expression de la sexualité ou de la représentation de la sexualité. Faire poser des hommes en les couvrant d’huile pour sublimer une plastique déjà considérée comme avantageuse. Ce n’est pas ce que j’avais envie de montrer ! Je préfère travailler comme un révélateur d’époque. Je trouve plus intéressant de faire réagir les gens sur les sujets qui nous touchent : l’âge, la différence, la mort, la maladie, etc.

Depuis quelques années les femmes rondes sont de plus en plus présentes dans les Médias (mannequins, élections de Miss Ronde …) à l’inverse de l’homme rond. Selon toi, comment peut-on expliquer cette différence de traitement ?

Peut-être parce que l’image de la femme est véhiculée par des médias construits et pensés par des hommes et des femmes, pour des hommes et pour des femmes ; les uns pour l’image désirable que les femmes rondes véhiculent, les autres pour redonner sa place à une morphologie souvent empreinte de discriminations. Ensemble et chacun de leur côté, ils proposent un traitement de l’image de la femme ronde. Qui travaille actuellement à montrer l’homme rond ? Une minorité de femmes et quelques hommes, artiste, rédacteur, journaliste… peintre ?

Selon toi, est-il possible dans notre société française, pour un homme rond d’affirmer sa personnalité ? … sans tomber dans les clichés du bon gros nounours ou de l’ermite rustre, qui lui collent à la peau encore de nos jours ?

À une époque où le culte du corps est élevé au rang de quasi-religion, c’est compliqué. Chez les jeunes en général, dans le milieu gay aussi, être un homme rond, c’est synonyme de faiblesse. Le symbole du laisser-aller. « L’homme rond ne prend pas soin de lui ». C’est un peu pareil pour le poil, d’ailleurs. Même si, ces dernières années, les choses ont un peu changé et le dit « bear » est socialement plus accepté, plus à la mode. Il faut se méfier parce que, là encore, ce qui est apprécié, ce sont des clichés, des boîtes dans lesquels on est enfermé, cantonné à un rôle… Tantôt Hercule, l’homme fort dominant qu’on appelle dès qu’il y a un déménagement, tantôt Dyonisos « bon vivant » qui aime bien boire, bien rire et qui fait bien la cuisine.
Je crois que très injustement, pour les femmes, c’est pire… Et les quelques-unes qui ont « osé » afficher leurs formes, de Beth Dido à Sonia Dubois ont beaucoup souffert de ce que l’on a pu dire sur elles.
Je pense juste qu’il ne faut rien lâcher et continuer de se battre pour faire accepter les différences ; dès le plus jeune âge. Mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

Chacune de tes séries d’œuvres expriment des sentiments forts et parfois contraires comme le fait de s’assumer avec un peu d’excentricité dans Beauty and Beast. Quels sont les principaux messages que tu souhaites véhiculer à travers tes travaux ?

luke darko homme rond
Pour Beauty & Beast, il s’agissait de jouer sur deux facettes de mon univers puisque je shootais des mannequins féminins filiformes pour mon travail. Et que j’aime mettre en scène des hommes massifs dans mon espace artistique.
Faire coexister ainsi deux types de beautés qui me parlent dans le même cadre m’est apparu comme une évidence. Derrière, cela permettait de dire aux spectateurs : vous voyez ? La beauté est une question de perspective. Vous pouvez aimer un homme, une femme, gay ou hétéro, gros ou mince. Toutes ces caractéristiques de la beauté inspireront du désir à l’un, et pas à l’autre… D’autres travaux comme « To Blaise » me permettent de montrer la passion d’hommes d’âge mûr, à travers un simple baiser, presque mécanique et qui peut autant ravir que choquer. C’est ma façon de m’attaquer à un grand tabou : la vieillesse. Encore plus dans le milieu gay, c’est quelque chose que l’on doit cacher. Alors un semblant de prémices de sexualité entre eux, imaginez…

Quels sont tes projets à venir ?

Le prochain qui devrait arriver pour la fin de l’année normalement, s’appellera EVO. Un peu comme Beauty & beast, il sera très graphique et coloré. Un projet plus orienté sur le visuel que porteur d’un message, initiateur d’une évolution, pour moi aussi, vers un retour aux sources de mon inspiration. Il y aura toujours une base photographique. Mais, elle me servira dorénavant de support à la création.

Un peu de mode pour finir. À travers tes œuvres tu montres l’homme rond dans sa nudité. Si demain tu devais le faire en version habillée, quel style de tenue mettrais-tu en avant ?

C’est une question plus complexe qu’elle en a l’air. Habituellement, dans la mode, on met en avant le travail du créateur. Et le modèle est un « porte manteau » qui doit –la plupart du temps – se faire oublier pour sublimer la collection.
Si je devais travailler sur l’homme rond, je voudrais le voir mis en valeur par sa tenue. Le vêtement est un écrin, qui doit souligner la beauté du corps, de ses courbes. Pas le masquer ou le formater ! J’aime énormément les vêtements en couches. Alors, je pense que j’aimerais voir des choses comme certains costumes traditionnels roumains ou turcs. Lorsque les gens se paraient de plusieurs étoffes traditionnelles d’une très grande richesse, avec des broderies thématiques liées à leur corporation ou leur région géographique. Il y a aussi les tenues traditionnelles japonaises, qui me séduisent. Là aussi, les corps s’habillent de plusieurs superpositions de tissus, certains très soyeux, d’autres plus rigides. 
Luke Darko merci d’avoir répondu à nos questions. Je rappelle que ta dernière exposition (Mascarade) est visible en ce moment-même à la Gallerie Jamault.
luke darko homme rond
Fusion Studio TIFF File
J’espère que cet article vous a donné envie de découvrir un peu plus l’univers artistique de notre invité du jour. Aussi pour cela, je vous invite à aller faire un tour sur son site, ainsi que sur sa page facebook.

Et pour aller plus loin…

Crédits photos @Luke Darko

luke darko homme rond